Centre Interuniversitaire de Recherche sur l'Education
et la culture dans le Monde Ibérique et ibéro-Américain
Confrontés au phénomène de la stéréotypie et son avatar, les constructions identitaires, les chercheurs en sciences humaines et sociales sont d'accord pour conclure à son ambivalence foncière. Ni bon ni mauvais en soi, mais inévitable, dans l'acquisition du savoir et pour les processus de conceptualisation, utile pour l'organisation des discours et pour la cohésion sociale, le stéréotype peut jouer un rôle néfaste dans la représentation de l'autre et, en particulier, dans l'image que les groupes dominants se forgent de ceux qu'ils tiennent à garder sous leur autorité : femmes, minorités ethniques, religieuses ou sexuelles.
De manière analogue, lorsqu'on aborde la notion de censure dans l'histoire même du terme, à travers ses pratiques dans la culture occidentale ainsi qu'à travers les théorisations que les sciences en ont fait, on est frappé par le caractère à la fois bénéfique et inévitable de la censure d'une part, par les conséquences désastreuses qu'elle peut entraîner, de l'autre.
Le terme " censure " (du latin censura) recouvre, tout comme " censeur " (censor), un sens administratif et un sens figuré. Les fonctionnaires romains désignés comme censeurs étaient chargés de contrôler les bénéfices et les pertes des citoyens mais veillaient également sur les mœurs et l'éducation des enfants. En tant que peine ecclésiastique la censure consistait en effet en l'" action de reprendre, de critiquer les paroles, les actions des autres " (Robert). L'histoire de la censure en Occident apparaît donc d'emblée liée aux régimes politiques des États et aux pouvoirs religieux en place.
Or, la censure s'est déclinée bien avant l'Antiquité à travers les interdits bibliques, consignés dans le Lévitique dès le VIe siècle av. J.-C. et visant à protéger les fidèles dans une période de troubles politiques et à " rebâtir une solidarité " (M. Douglas, 2004).
Synonyme d'interdit et de blâme, la censure s'installe ainsi, depuis la nuit de notre culture judéo-chrétienne comme un facteur d'ordre et de stabilité sociale.
Après avoir condamné Anaxagore et Protagoras pour délit d'opinion, la Grèce antique oblige Socrate à se donner la mort en raison de son indépendance d'esprit jugée dangereuse pour la société athénienne de son temps (IVe siècle av. J.C.). Et Platon, dans La République, prône la censure de la Poésie - lieu de mensonge - et des poètes - " faiseurs de fables " - qui donnent de mauvais exemples aux jeunes. " On ne gardera que la poésie qui imitera le bien " (III, 398).
C'est avec Constantin 1er Le Grand, que le régime de censure religieuse s'installe dans l'Empire Romain, renforcé ensuite par Théodose 1er et, surtout, par l'instauration de l'Inquisition, à partir du XIIIe siècle de notre ère.
Les temps modernes verront dans la censure non plus un moyen de protéger l'ordre public et les bonnes mœurs, mais, essentiellement, un phénomène de répression, donc négatif : l'aliénation des libertés de tous ordres et l'instrument - l'excroissance monstrueuse - des régimes politiques totalitaires, susceptible d'entraîner les pires abus.
Précédant de peu la Réforme protestante et la naissance des premiers états- nations, l'invention de l'imprimerie avait permis une plus large diffusion des textes écrits et partant, des idées potentiellement dangereuses pour les régimes politiques en place comme pour les intérêts de l'Église. La censure de la presse, des œuvres littéraires et des arts en général, sera vécue alors comme une usurpation de la liberté d'expression contre laquelle les démocraties contemporaines ne cesseront de combattre.
Du contrôle de la parole écrite à celui de la parole dite et à celui du corps (dans les arts du spectacle, notamment) la censure des productions esthétiques se traduit aujourd'hui également à travers le contrôle des médias et de la publicité. Depuis les événements du 11 septembre 2001, d'ailleurs, notre actualité foisonne de phénomènes de censure et d'auto-censure dans les manifestations culturelles (représentations théâtrales supprimées, fêtes populaires amputées de tout élément susceptible d'engendrer des réactions de violence publique...). Mais il y a pire, car le blâme et l'interdit peuvent pénétrer le domaine du privé, engendrer des processus d'auto-censure, de " nouvelles maladie de l'âme " (Kristeva, 1993) et des troubles de l'identité - les paradigmes du sexe et du genre n'ont pas fini d'être explorés !
Or, parallèlement aux combats qu'elle suscite - autant de la part des censeurs que de celle des censuré(e)s, la censure - l'interdit, la loi - entraîne immanquablement la transgression : en dressant scrupuleusement l'inventaire des péchés, la Bible étale par la même occasion la panoplie de nos tentations et de nos désirs. Du meurtre aux pratiques sexuelles non conformes au principe de la reproduction de l'espèce, l'être humain ne cesse d'enfreindre les codes socio-culturels, de créer le désordre, de frôler le chaos.
Les sciences humaines et sociales (anthropologie, sociologie, histoire, psychanalyse) se sont depuis toujours intéressées aux processus de censure et de transgression de la loi. Repérable à travers de multiples pratiques, la notion de censure est au cœur de la théorie freudienne de l'interprétation des rêves et, par les mécanismes mêmes qu'elle exploite (condensation, déplacement, symbolisation), elle sous-tend l'activité langagière du sujet parlant (" l'inconscient est structuré comme un langage ", selon Lacan). Dans la mesure où tous les savoirs humains - toutes les pensées, toute la mémoire - passent par le langage, la censure comme les divers phénomènes de simplification et de clichage (dont la conceptualisation) se situent à la base des processus de transmission.
Après avoir conduit leur réflexion autour des notions de " stéréotypes " et de " constructions identitaires ", les chercheurs du C.I.R.E.M.I.A. se proposent donc maintenant de consacrer leurs travaux aux " Théories et pratiques de la censure " dans les mondes ibériques et latino-américains. Quels sont les objets censurables et effectivement censurés et quelle évolution connaissent-ils ? Quels sont les appareils de censure mis en place dans les sociétés espagnoles et latino-américaines et quel est leur mode de fonctionnement ? Nos pays, hélas, en savent long en matière de répression de tous ordres ! Quelles sont les stratégies utilisées pour intégrer, détourner et déjouer la censure ? Existe-t-il des particularités propres à une aire culturelle donnée en matière de censure ? Ce ne sont là que quelques- unes des questions sur lesquelles l'équipe et ses invités se pencheront au cours des quatre années à venir.
EN ACCES DIRECT
Articles des séminaires n'ayant pas fait l'objet d'une publication papier:
![]()
ALLANIC, Mathilde
Autocensure et réecriture, la censure dans les textes de Rafael Azcona
GARASA, Fausto
Affirmation du pouvoir royal et censure dans l’Aragon moderne
GARASA, Fausto
L'homme et la femme à travers la censure populaire : l'exemple du haut-aragon montagnard
GUEREÑA, Jean-Louis
Sous
le manteau. Les publications érotiques et pornographiques en Espagne à
la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Marques et circuits de
la clandestinité
MASCI, Lucía
Politicidad del arte en tiempos de dictadura : censura y movimientos teatrales de resistencia
MENDONÇA, Émilie
Des indiens effacés, l'indien censuré? L'image des "naturales" dans les Lecciones de geografía de centroamérica et autres manuels illustrés
TERRONES, Félix
Palabra, silencio y subversión en La casa verde de Mario Vargas Llosa
![]()
COMMENT CONTACTER LE CIREMIA
Par téléphone : 02.47.36.81.09
![]()
Par télécopie : 02.47.36.80.90
![]()
Par courriel : ciremia@univ-tours.fr
CONSULTEZ AUSSI LE cireblog: